La gazette Live de Midi Minuit par Terres du son 2021

Gaël Faye

Mercredi 14 juillet, rythmes chaloupés et plume ciselée, le chanteur Gaël Faye revient à Terres du Son présenter son nouvel album “Lundi Méchant”.  Avant de retrouver la scène de Terres du Son, deux ans après un concert explosif sur ce même lieu, Gaël Faye a pris le temps de répondre à nos questions.

Interview menée en collaboration avec Mathieu Giua – directeur de la publication – 37degrés-mag

Mathieu Giua  : Après la covid, retrouver la scène, c’est un plaisir je suppose ? 

C’est plus qu’un plaisir, c’est une renaissance. Autant en 2020, l’année a été compliquée pour beaucoup de personnes, autant j’étais dans la préparation de mon album, dans la perspective de sa sortie. Je n’ai pas eu le temps de me morfondre.

Par contre, le début de l’année 2021 a été difficile parce qu’on a dû reporter 3 ou 4 fois des dates, j’ai des techniciens qui ont dû se reconvertir. Il a fallu recomposer l’équipe. Et puis, aux Victoires de la Musique, en février, j’ai rencontré Madame la Ministre de la Culture et on sentait qu’elle n’avait rien à nous dire. Et là on se dit, qu’est-ce qui va se passer, où est-ce que l’on va.

Je suis impressionné par tous ces festivals qui ont quand même gardé le cap et qui sont restés optimistes dans une période où c’était les pessimistes qui avaient raison. Je l’ai vécu hier aux Vieilles Charrues en discutant avec le directeur du festival. Il m’a expliqué comment il a été pris pour un fou, comment il a été attaqué. Mais il avait décidé de faire le festival coûte que coûte et j’imagine que c’était la même chose pour Terres du Son. Ceux que l’on doit remercier durant cet été, qui je l’espère ne sera pas qu’une parenthèse enchantée, sont les organisateurs de festivals. Nous les artistes, nous avions tous envie de remonter sur scène.

C’est vraiment un été particulier : il n’y a pas d’artistes étrangers, on se retrouve avec les mêmes artistes français, les jauges sont réduites mais il y a la même ferveur, même peut-être plus d’envie, presque un état d’esprit de résistance par la fête.

Sabine : Sur ton nouvel album, le travail est une des thématiques que tu abordes, notamment sur la chanson « Respire ».  Quel est ton rapport au travail ? 

Je suis critique vis à vis du monde du travail quand il transforme les gens en simples actifs. Par exemple, j’ai toujours eu en horreur le terme « ressources humaines » comme si la personne était une ressource comme du pétrole ou un minerai. C’est cette façon de ne pas accorder d’importance à la part poétique de chaque être humain, à sa singularité. Le titre « Respire » parle de cet être, producteur, consommateur, qu’on est un peu tous, qui est pris dans cet engrenage, pris dans une fuite en avant et qui n’a pas le temps de rêver, de savoir qui il est.

Sabine : Et pourtant, la chanson se termine sur le mot “Espère”, il y a encore la possibilité de rêver ?

Pour moi, la musique c’est de l’espoir. C’est insuffler de la vitalité, se rappeler qu’être vivant c’est avoir des hauts et des bas, des humeurs, c’est pleurer.  Nos traumatismes, nos douleurs, c’est de là que l’on part pour créer de la lumière, de la beauté.

Tous les artistes avec qui je travaille sur cet album ont cette démarche là. Je suis un enfant de la Black Music. Sur mon EP “Rythmes et botanique”, j’ai utilisé des chants des travailleurs des chain gang ou d’anciens esclaves. Tout cela parle de la façon dont on transforme la douleur en lumière. La littérature, la musique…toute forme d’art a cette fonction là.

Sabine : Cela m’amène à parler de deux collaborations sur ton nouvel album, l’une avec Harry Belafonte, l’autre avec Christiane Taubira. Tous deux ont une vision humaniste de la société. Était-ce un choix pour cet album ? 

Non, cela ne s’est pas fait comme cela. Mon roman “Petit Pays” est sorti en 2016 et il a eu un succès incroyable. J’ai été invité partout en France. À un moment, cela devient difficile de parler avec sincérité de quelque chose pendant des mois et des mois. Je me sentais assécher. Le roman a continué à sortir. Il y a eu 45 traductions. J’allais aux quatre coins du monde, sur tous les continents.  Je pouvais me retrouver au fin fond de la Sibérie dans une librairie envahie par le public. C’était fou. J’ai pris énormément la parole, ce qui est particulier pour un roman.
Quand nous faisons de la musique, à part lors de moments comme celui-ci, on a pas peu l’occasion de parler de nos textes. Cela reste superficiel. Pour un roman, les personnes nous posent beaucoup de questions personnelles. Ce roman, de plus, faisait écho à ma vie.
J’étais asséché. J’essayais d’écrire un album et je n’y arrivais pas. Par contre j’ai senti que j’avais envie d’une certaine énergie et j’ai donc réactivé mon écriture par des rencontres. 

J’ai placé l’album en construction sous les auspices de figures qui m’ont inspiré, marqué.  Christiane Taubira et Harry Belafonte étaient un peu pour moi le couple idéal.
Ce sont des personnes qui, toute leur vie, se sont battus pour faire du bien à  la société, pour des droits, qui ont eu des combats concrets. Ce sont également des gens qui ne se départissent jamais de la joie de vivre. Il y a parfois cette antinomie voulant que des personnes militantes vont être un peu sèches, arides. Il y a d’ailleurs dans le rap, cette notion que le rappeur conscient, le bras levé, c’est chiant. 

Je pense que l’on peut faire un concert révolté avec de la tendresse et insuffler la force d’avancer. 

Concernant Christiane Taubira, pour ceux qui l’aiment, elle donne ses lettres de noblesse à la chose politique. Le verbe n’est pas travesti, elle utilise les mots pour ce qu’ils sont. La loi reconnaissant l’esclavage comme crimes contre l’humanité et la loi du mariage pour tous sont de vrais avancées dans la société, lois qu’elle maîtrise sur le bout des doigts. Elle est entière.
Travailler avec elle a été mon meilleur featuring. Comme elle est insomniaque, elle me renvoyait des mails très longs pour me dire “ alors vous voyez la quatrième respiration sur le deuxième mot, vous pouvez peut-être appuyer plus sur la consonne…”. D’une précision dingue. 

Harry Belafonte est, quant à lui, un bout d’histoire. Sans lui, il n’y aurait pas eu Barack Obama car il a permis au père de Barack Obama de venir faire ses études aux États-Unis.. Sans Harry Belafonte il n’y aurait pas eu de Martin Luther King car il a financé la vie du pasteur. Lorsqu’ils se sont rencontrés, Martin Luther King avait 26 ans et Harry était déjà immensément connu. Il a aidé Martin Luther King en participant aux frais de la vie quotidienne. La musique d’Harry était joyeuse et légère. Mais il avait le souci de ne pas être que dans le divertissement, que l’artiste avait aussi une place pour bouger la société.

Mathieu : Tu parlais de Christiane Taubira et de son engagement dans la joie. On retrouve dans des textes également une joie, c’est quelque chose que tu souhaites apporter ? 

Oui j’ai envie que les gens se parlent, se rencontrent. J’ai envie qu’il y ait du lien qu’on arrête les chapelles, toute cette impossibilité de dialoguer. Ma démarche musicale est aussi fait de ça, à travers la musique, les textes, les concerts, les collaborations. Je suis métis, j’ai grandi entre plusieurs cultures. Je ne supporte pas cette idée que finalement on ne peut pas se comprendre. Je pense qu’il faut toujours faire un effort.